Famille Gosset-Brochier

Journal

Page 1 2 3 4 5 6 7 8

Samedi 14 août 2010

Voici un mois d'août qui commence bien tristement. Il y a deux semaines, une jeune fille d'une vingtaine d'années réapparut au village après avoir disparu sans donner de nouvelle pendant plus de trois mois. Le lendemain, la veille de la plus grande fête de Talim, sa famille la retrouvait pendue, une lettre demandant laconiquement pardon pour toute explication. Le suicide est heureusement très rare aux Philippines, en particulier chez les pauvres. Le dernier qui eût lieu sur l'île remonte à plus de vingt-cinq ans. Inutile donc de préciser l'émoi qui secoua le village suite à ce geste.

Quelques jours plus tard, le lendemain de la fête, un bateau chargé de passagers à destination de Talim et manœuvré par un conducteur inexpérimenté heurta des rochers. Le bateau commença à sombrer, et dans la panique, trois personnes, originaires le l'île, se noyèrent. Le drame trouva un écho dans la presse nationale, friande de faits divers et de scandales – le bateau était inapte à transporter des passagers, le conducteur n'avait pas d'autorisation…

Encore secoué par ces drames, Sapang en vécut un nouveau dans la nuit de mardi à mercredi. Alors que trois villageois étaient à bord d'une barque, en train de pêcher sur le lac, une petite embarcation avec deux hommes à son bord s'en approcha. Ils échangèrent quelques mots avec les pêcheurs. Puis, soudainement, l'un des deux hommes sortit une arme et tira. Deux des villageois plongèrent dans l'eau et s'échappèrent, mais le troisième eut moins de chance. Pas moins de neuf coups de feu furent tirés. Jamais encore une fusillade n'avait éclatée à Sapang.


Vendredi 30 juillet 2010

Depuis début juin, l'aide aux familles sinistrées par les typhons et les inondations de septembre 2009 est entrée dans sa phase concrète. Après des mois d'enquêtes, de discussions, de récoltes de fond et de négociations, les chantiers démarrèrent enfin. À présent, deux maisons ont pu être achevées, une troisième devrait suivre bientôt, et une quatrième devrait être commencée dans le courant de la semaine prochaine. Si tout se passe bien, fin septembre, les premières familles pourraient enfin accéder à leur nouvelle maison, après un an passé chez des parents, des cousins ou dans des abris de fortune.

Ce mois de juillet, nous nous improvisâmes éleveurs. Car la viande, déjà peu courante l'année passée, est devenue une denrée rarissime depuis 2010, conséquence du lent appauvrissement de Sapang. Au début du mois, nous nous sommes donc lancés dans l'élevage de poulets par l'achat d'un magnifique cheptel de deux têtes. La première bête ne survécut pas plus d'une semaine, victime d'une envie sauvage de poulet rôti à la sauce curry ; et j'égorgeai la seconde la semaine dernière pour abandonner la perspective d'un plat de riz et de choux bouillis au profit d'un succulent poulet-frites-compote, mets que nous n'avions plus mangé depuis une éternité !

Le mois de juillet vit aussi le retour des typhons. Dans la nuit du treize au quatorze, le premier de la saison passa droit sur nous. Nous passâmes une partie de la nuit à contempler les arbres balayés par le vent, et l'autre partie à déménager d'une pièce à l'autre toutes nos affaires devant la montée des eaux. Matthieu, lui, réussit à dormir comme un loir, malgré le déchaînement de la tempête. Le jour se leva sur le triste spectacle du jardin jonché d'arbres déracinés. Aucun des arbres fruitiers qui avaient été plantés jadis ne tinrent le coup. Heureusement, dans le village, peu de maisons furent abimées, et aucune victime ne vint assombrir le tableau, du moins dans notre île.

Bien entendu, pendant la semaine qui suivit, nous vécûmes sans électricité ; et lorsqu'elle fut rétablie, ce ne le fut qu'en journée. Cela ne fait maintenant que le troisième soir où nous ne devons plus nous éclairer à la lueur des bougies et des lampes à pétrole. Par contre, la connexion internet n'a toujours pas été rétablie, et à l'heure où je vous écris, les plus optimistes parlent du quinze août.


Mercredi 09 juin 2010

Après la pluie, le beau temps ! Voilà un adage bien sibyllin pour les Philippins, car ici, c'est la saison humide qui apporte l'espoir. Et après la sècheresse terrible de cette année, ce n'est pas peu dire que la saison des pluies fut plus que la bienvenue. Elle débuta voici une dizaine de jours, avec deux semaines de retard, par une série d'averses dont nous avions presque oublié la violence. Espérons qu'elle puisse effacer les cicatrices que laisse la saison sèche… Car les Philippines en furent durement éprouvés.

La pêche, source de revenu d'un tiers des villageois et base de l'alimentation de l'ensemble de l'île, fut la première à subir les caprices du temps. Depuis quelques années, le nombre de poissons diminue dans le lac suite à la pollution et la pêche intensive. Or, cette année, le phénomène s'accéléra avec la sècheresse, les poissons ne frayant qu'en saison des pluies. Et le retard de cette dernière n'arrangea pas les choses…

À Sapang, si les gens ne pêchent pas, il font des meubles en bambou. Cela représente la moitié de l'activité économique du village. Mais si cette herbe peut pousser d'un mètre par jour en saison humide, elle ne se renouvèle pas en saison sèche. Encore une fois, la surexploitation de cette ressource combinée à la canicule prolongée eut des effets dévastateurs sur les ressources des familles qui en vivent.

Depuis quelques mois, nous assistons donc au lent appauvrissement du village. Le phénomène reste assez discret, mais certains détails ne trompent pas. Alors que cela n'était jamais arrivé l'année passée, nous constatons de plus en plus souvent la disparition de bois à Tibériade, que les gens utilisent pour cuisiner. Des personnes commencent également à « voler » les feuilles de nos arbres pour les manger ! Et les prêts d'argent à des taux usuraires connaissent un succès alarmant. D'autres facteurs contribuent à ce déclin pécuniaire général. Alors que les prix aux Philippines sont soumis à une inflation sans cesse revue à la hausse et qu'à l'image de la santé financière mondiale, les choses empirent depuis quelques semaines, les prix pratiqués à Sapang, et donc les salaires d'une bonne partie des familles, n'ont pas bougé depuis plusieurs années.

Durant cette saison sèche, nous eûmes également l'occasion de vivre quelques expériences étranges. Tout d'abord d'un point de vue météorologique. Certains jours, le ciel vierge de nuages et le vent imperceptible, nous sentîmes la pression atmosphérique changer en quelques secondes, sans aucuns signe avant courreur. Nos oreilles se bouchèrent, comme en avion, et les animaux firent tous silence en même temps, insectes, chiens, oiseaux… Même certains arbres participèrent au phénomène, leurs fruits desséchés se mettant à éclater tous au même moment. Étrange phénomène qui plonge toute la nature dans un silence oppressant, troublé par les détonations des fruits secs. Avec les oreilles bouchée et la chaleur accablante, voilà un parfait décor pour les amateurs de situations angoissantes.

Nos corps aussi finirent par réagir à la chaleur, en s'y habituant. Il y a quelques mois encore, une chaleur de trente-cinq degrés, si elle restait supportable, ne nous était pas très agréable ; mais en cette fin de saison sèche, alors que nous dépassions régulièrement les quarante degrés sans jamais descendre en-dessous de trente-sept pendant plusieurs semaines, nous finîmes par ne plus en être incommodé. À tel point que, parfois, nous nous étonnions de transpirer sans rien faire jusqu'à ce que nous comprissions en regardant le thermomètre que c'était dû à la chaleur ambiante que nous ne ressentions plus.

Enfin, avec la pluie arrive aussi le nouveau président. Noynoy remporta haut la main cette élection et donna en partie raison aux sondages. Ces derniers s'étaient toutefois trompé sur le sort de ses adversaires. Estrada bénéficia d'un regain de popularité dans le secret des urnes et finit deuxième, tandis que Villar, qui talonnait Noynoy, se retrouve avec un score pitoyable, loin, très loin de ce que les milliards qu'il avait investis dans la campagne électorale laissait croire. Souhaitons bonne chance au nouveau président et espérons qu'il puisse entreprendre les réformes dont le pays – et en particulier sa classe politique – ont tant besoin.


Mardi 27 avril 2010 - Aux urnes, citoyens !

Dans deux semaines, les Philippins iront voter. Pour beaucoup de choses : le dix mai, ils choisiront leurs nouveaux président, vice-président, sénateurs, congressistes, gouverneurs de provinces, maires et conseillers communaux. En fait, il n'y que l'administration des « barangay » (la plus petite subdivision administrative des Philippines) qui ne sera pas renouvelée. C'est donc une bonne occasion pour découvrir l'étonnante vie politique des Philippines. Bien entendu, je ne citerai pas mes sources, ne souhaitant pas mettre en danger la vie des trop rares journalistes n'ayant pas encore offert leur plume au plus offrant.

Les Philippines essayent d'être une démocratie présidentielle aux institutions semblables à leurs homologues étasuniennes (congrès, président…). Pour bien comprendre la situation du prochain scrutin, il est nécessaire de remonter quelques années en arrière, en mille neuf cent soixante-et-un exactement. Cette année-là, Diosdado Pangan Macapagal devient président des Philippines. Mais monsieur Macapagal n'est pas seulement président, il est aussi père d'une charmante jeune fille de quatorze ans, Gloria, qui, comme toutes les jeunes philippines des années soixante, rêve en regardant les films de Joseph Estrada. Ce dernier est un peu le pendant philippin d'Alain Delon : même époque, mêmes films, mêmes rôles. Après quatre ans de présidence, Macapagal doit laisser sa place à Ferdinand Marcos qui vient de remporter les élections. Ce dernier aime bien être président. Au point qu'il restera pendant plus de vingt ans à la tête du pays, en véritable dictateur. Son despotisme ne se démarque pas des grands classiques : loi martiale, enlèvements et assassinats politiques, corruption généralisée, scores aux élection à faire pâlir un premier de classe,…

Au début des années quatre-vingts, quelques opposants commencent à trouver que Marcos met un peu trop de temps à passer la main… Parmi eux, Benigno « Ninoy » Aquino Jr, qui finit par diriger l'opposition à Marcos depuis son exil américain, les différences d'opinion étant fort peu appréciée du dictateur. En mille neuf cent quatre-vingt-trois, il décide de rentrer chez lui. Bien mal lui en prit, il est « discrètement » abattu à sa descente d'avion devant des centaines de journalistes et au nez et à la barbe de plusieurs milliers de policiers. Mais ce sera le crime de trop, et sa veuve, Corazon Aquino, se retrouve à la tête d'une révolution qui poussera Marcos à l'exil trois ans plus tard. Il mourra à Hawaï peu de temps après. Cory Aquino devient naturellement la première présidente des Philippines après la dictature. Mais malgré une immense popularité, celle qui est encore adulée par de nombreux philippins peine à redresser le pays, exsangue des fantaisies de son prédécesseur. Ramos lui succédera, mais n'aura guère plus de succès dans la lutte contre la corruption.

En mille neuf cent nonante-huit, Estrada succèdera à Ramos au palais présidentiel. Souvenez-vous, l'Alain Delon philippin… Si « Erap » possède un certain talent d'acteur qui lui valut sa notoriété, il se découvre un don prodigieux pour les détournements de fond. Mais les sommes volées atteignent de tels sommets qu'il finit par être démis de ses fonctions au bout de trois ans, et c'est sa vice-présidente, Gloria Macapagal-Arroyo, la fille de l'ancien président Macapagal, qui devient chef de l'État jusqu'aux élections de deux mille quatre. La constitution des Philippines interdit explicitement au président de briguer un nouveau mandat. Cela ne l'empêche pas de se présenter et de battre sur le fil Fernando Poe à l'issue d'un scrutin « entaché d'irrégularités. » Poe ne se laissera pas faire mais une mystérieuse attaque cérébrale lui sera fatale quelques semaines après le scrutin. Pure coïncidence. Aujourd'hui, et pour quelques semaines encore, Gloria est toujours présidente.

Voici donc le contexte dans lequel se situe l'élection du dix mai prochain. Afin de pimenter la situation, certains observateurs internationaux, qualifiés de sérieux, prévoient au mieux une fraude massive, au pire un coup de force de la présidente qui prit soin, dans les mois précédents, de nommer de bons amis à la tête de l'armée, au cas où…

Afin de compléter le tableau, voici une petite présentation succincte des principaux candidats à deux semaines du scrutin présidentiel. Citons d'abord Benigno « Noynoy » Aquino III, le fils de l'opposant à Marcos assassiné et de la première présidente des Philippines après la dictature, Cory Aquino. Noynoy est connu pour deux faits politiques majeurs. Tout d'abord, il a la bonne idée d'être le fils de ses parents : son père est un héros et un martyr – il figure sur les billets de cinq cents pesos et l'aéroport de Manille porte son nom – et sa mère, celle qui a libéré le pays, est en passe de devenir une héroïne nationale. Sa deuxième grande action politique s'est déroulée au mois d'août dernier : sa mère est décédée des suite d'un cancer. Le pays lui a rendu un immense hommage, et continue encore de le faire, beaucoup de Philippins ayant encore la larme à l'œil quand ils parlent de Cory. Peut-on espérer meilleur début de campagne électorale ? Mais à part ce qu'il doit à papa et surtout à maman, Noynoy ne s'est pas encore beaucoup fait remarquer… Il est cependant en tête des sondages d'opinion et son nom prestigieux peut lui apporter l'aura nécessaire à la tâche de président que ne lui a pas encore donnée sa trop maigre expérience politique. Enfin, il a une réputation d'incorruptible, qualité très rare et pourtant très prisée parmi les dirigeants philippins.

En deuxième place, toujours selon les instituts de sondage, arrive Manny Villar. C'est un homme-qui-s'est-fait-lui-même comme disent les Anglais. Issu d'une famille qu'il dit pauvre, c'est maintenant un richissime homme d'affaire qui abreuve copieusement toutes les chaines de télévision de ses spots électoraux. Impossible de le rater, toujours entouré d'enfants des rues, soucieux de paraître humble et préoccupé par les plus démunis, malgré sa fortune. Mais il peine de plus en plus à dissimuler à la justice quelques petits errements de sa probité, particulièrement en matière de corruption contre laquelle la lutte est pourtant l'axe majeur de sa campagne…

En troisième place dans les sondages se trouve notre vieil Estrada qui se représente anticonstitutionnellement. Mais si son ancienne vice-présidente à pu faire fi des lois, pourquoi pas lui ? Surtout qu'il possède une solide expérience dans le mépris du droit. Et puis, il commençait à s'ennuyer, assigné à résidence depuis sa démission ; et les orgies et les beuveries qu'il organisait hebdomadairement au palais présidentiel lui manquent. Mais est-il encore vraiment capable – le fut-il un jour – de diriger le pays à près de septante-cinq ans ? On peut en douter, et lui-même n'a pas osé utiliser une photo actuelle pour ses affiches électorales qui arborent la tête de beauf qu'il avait il y a cinquante ans…

Au niveau local, les choses sont beaucoup plus simples, surtout dans notre région dominée depuis des décennies par le népotisme des Ynares. Pour notre province, Rizal, nous pouvons soit voter pour Jun Ynares, l'actuel gouverneur, soit rester chez soi, aucun autre candidat ne s'étant manifesté. Jun Ynares est le fils de Casimiro Ynares, qui était gouverneur de cette même province avant son fils. Et le petit frère de Casimiro, Cecilio Ynares, n'est autre que notre brave maire de Binangonan avec qui nous collaborons souvent pour le développement de Sapang et qui a succédé à un autre de ses frères, Cesar Ynares. Cecilio, ou plus couramment Boyet, brigue aussi un nouveau mandat ; mais contrairement à son neveu, il a toléré un opposant, toujours vivant à deux semaines des élections ! Enfin, en se promenant dans les différentes mairies de la région, on peut admirer des bustes et des peintures d'autres Ynares, comme Nini ou Rebecca, mais je n'ai toujours pas réussi à découvrir les liens de parenté entre nos dirigeants actuels et leurs ancêtres.


Page 1 2 3 4 5 6 7 8

Contactez-nous